vendredi 22 février 2013

130222 - ECOUTE - Johannes Ockeghem - Deux Messes




Johannes OCKEGHEM

MISSA « MA MAISTRESSE » (plamenac 8)
Kyrie
Gloria in excelsis Deo

MISA QUARTI TONI « MI-MI » (plamenac 9)
Kyrie
Gloria in excelsis Deo
Credo in unim Deum
Sanctus
Agnus

ENSEMBLE POLYPHONIQUE DE PARIS, R.T.F.
Sous la direction de
Charles RAVIER

Jocelyne Chamonin, soprano
Joseph Sage, haute contre
André Meurant, ténor
Georges Abdoun, basse
Claude Maisonneuve et Yves Pruède, cors anglais
Pierre Poulteau, flûtes à bec ténor et basse
Christian Lardé, flûte et flûte à bec soprano
Jean Lamy, gambe
Pierre Degrenne, violoncelle
Mildred Clary, luth
Elena Polonska, petite harpe


Gothique attardé ou homme de la renaissance ; froid calculateur ou musicien passionnément expressif ; mystique éthéré ou mage inquiétant ; audacieux novateur ou dernier pilier de traditions déclinantes ; symbole de profondeur nordique ou de clarté latine ? La personnalité de Johannes Ockeghem, ce flamand de pure race dont la phase de création la plus mure se déroula pendant près d'un demi-siècle au cœur même de la France, demeure jusqu'aujourd'hui environnée des voiles de pareilles contradictions : ce « Brahms du Xvème siècle », comme le définit d'une manière si frappante son connaisseur le plus éminent, Charles van den Boren, est en effet un classique et un romantique tout à la fois !

En dehors de quelques données de base, sa vie nous est encore peu connue et si son lieu de naissance est probablement le petit village dont il porte le nom – en Flandre Orientale non loin de Termonde – l'année qui le vit naître demeure très discutée : 1440 ou 1430 ? En tous cas, on le signale comme chanteur dans le choeur de la Cathédrale d'Anvers en l'an 1444. Mais en 1448, il sert comme musicien ) la Cour de Charles 1er de Bourbon à Moulins. Et dès l'an 1452, il parvient au sommet de la réussite professionnelle lorsqu'il prend la direction de la Chapelle Royale de France. Jusqu'à sa mort, en 1496 à Tours, il conserve cette position privilégiée et sert ainsi trous souverains successifs : Charles VII, Louis XI et Charles VIII. Comme le siège de la Couronne de France se déplaçait alors constamment de l'un à l'autre des châteaux de la Loire, c'est donc plus de quatre décades qu'Ockeghem passa dans cette contrée bénie de Dieu, ce « Jardin de la France ». C'est ainsi que le seul peut-être parmi les grands Maîtres de la célèbre Ecole Flamande que l'on puisse qualifier de flamand authentique devint un vrai français d'élection, ce qui éclaire d'un jour révélateur sa personnalité riche de contrastes. Aussi, contrairement à la plupart de ses contemporains, contrairement aussi à ses grands devanciers comme Guillaume Dufay ou successeurs comme Josquin des Prez, Ockeghem ne fut pas un grand voyageur – on signale cependant un voyage en Espagne en 1470 et un autre dans sa Flandre natale en 1484 – Avant tout, la découverte décisive de l'Italie lui fut refusée, confrontation d'une importance si vitale qu'elle décida, chez tous les compositeurs qui purent la vivre, du passage au mode de pensée et d'écriture de la Renaissance.

L'influence de l'Italie a entraînée une simplification dans le domaine de la dissonance et de la symétrie périodique qui devait mener à l'équilibre un peu lisse, aux contours harmonieux de l'Ecole de Palestrina. Cet idéal de clarté, somme toute assez classique, constituait indubitablement la direction moderne, progressiste de l'époque ; preuve en soit dans les écrits théoriques d'un Tinctoris. Mais c'est précisément l'élément d'âpreté, d'asymétrie, le côté gothique du style d'Ockeghem qui nous paraissent aujourd'hui particulièrement audacieux et actuels, exactement comme dans le cas de Jean-Sébatien Bach, condamné par son époque comme gothique et rétrograde !

Par le volume, l'oeuvre que nous a laissé Ockeghem est sensiblement moins importante que celle de la plupart de ses contemporains : avec quinze Messes (certaines incomplètes), neuf motets et vingt et une Chansons, elle est logée à l'aise dans une Edition Complète comportant trois volumes seulement. La partie essentielle en est évidemment l'ensemble des Messes qui remplit la totalité des deux volumes parus à ce jour. L'immense réputation du Maître durant sa vie, - il était considéré sans conteste comme le plus grand compositeur de son époque – nous laisse supposer une œuvre beaucoup plus vaste, hélas disparue à jamais (nous connaissons les titres de quatre Messes perdues). Consolons nous du moins en constatant que presque toutes les œuvres préservées sont magistrales.

Ecrites avec soin, généralement à trois voix, d'une expression fréquemment sombre et méditative, les Chansons le cèdent en importance aux œuvres sacrées et parmi celles-ci, les Messes dominent à leur tour les Motets qui offrent pourtant maintes merveilles. C'est dans le vaste cadre de la Messe cyclique que le souffle puissant et la science architecturale grandiose de ce mystique gothique pourront se déployer le plus favorablement. Ici, les courbes mélodiques les plus hardies, d'une richesse d'invention sans limite, s'élancent et planent en totale liberté ; ici, le flux musical s'élève au delà de toute symétrie restrictive, jusqu'à la représentation de l'infini ; ici, règne un art stupéfiant de l'amplification mélodique dans l'esprit de la variation, qui annonce, à des siècles d'intervalle, l'avenir du développement thématique ; ici enfin, le compatriote d'un Jan van Ruusbroec ou d'un Thomas a Kempis prie avec la plus profonde ferveur, avec une si chaleureuse conviction et en même temps une si touchante humilité, une si bienheureuse pureté que la plupart des connaisseurs d'Ockeghem invoquent l'influence des Frères de la Vie Commune, cette confrérie mystique du Xvème siècle anversois.

Chez Ockeghem, la Missa Mi-Mi, également dénommée Quarti Toni, est une œuvre maîtresse. Alors que la majorité des quinze Messes connues sont édifiées conformément à l'usage de l'époque sur un cantus firmus – bien plus souvent d'origine profane que religieuse dans le cas d'Ockeghem-, la Missa Mi-Mi» est composée « librement », , en renonçant à tout support. Cette attitude fort progressiste pour l'époque définit Ockeghem comme un novateur audacieux. Comme « leitmotiv » de liaison à la tête de chacune des cinq parties qui composent la messe, nous ne trouvons que le saut de quinte descendante caractéristique au début de la partie basse, saut auquel l'oeuvre doit son nom (mi – la : selon les lois de la solmisation guidonienne, Mi désignait le mi dans l'hexachorde naturel mais le la dans l'hexachorde mineur). La technique du motif de tête que Dufay avait utilisée magistralement dans sa Messe « L'Homme armé » et qui se retrouve dans de nombreuses messes d'Ockeghem, subit ici une simplification qui en réduit la portée presque jusqu'au symbole. Comment le compositeur, malgré une technique motivique extrêmement ramifiée, une liberté et une indépendance absolue dans la conduite des voix, dans la rythmique et l'agogique, et en l'absence de tout élément thématique de synthèse, parvient cependant à donner une sensation de parfaite unité, c'est là un miracle auquel seul une analyse détaillée serait susceptible de rendre justice !

Il serait en effet totalement erroné de ranger cette Messe et d'autres œuvres de Ockeghem dans le domaine du style coulant, en imitation syntaxique, propre à la renaissance et qui est bien plutôt le fait d'un Jacob Obrecht, voire d'un Nicolas Gombert. Au contraire, « les voix cheminent généralement côte à côte, en relation fort libre, tantôt l'une, tantôt l'autre suscitant l'impulsion créatrice du mouvement d'ensemble ; De temps à autre, une ligne unique, abondamment ramifiée, d'une ferveur intense, apparaît au premier plan ou, au contraire, toutes les voix se rassemblent pour une paisible déclamation en accords » (H. Besseler). Comparé au style chantant de palestrina, « il règne chez Ockeghem un flux mélodique beaucoup plus mouvementé, sans les accords parfaits et les cadences dominantes qui définissent le style palestrinien ; Les enchaînements d'Ockeghem sont plus âpres, on trouve par exemple encore chez lui des quintes parallèles totalement bannies du langage de Palestrina » (H. Chr. Wolf). Ces traits d'écriture proprement gothiques nous impressionnent précisément par leur actualité et leur modernisme, tout comme la faculté, mise en relief par Ernst Krenek, que possède Ockeghem de convaincre à la fois notre esprit et notre cœur.

La Messe Ma Maistresse utilise une Chanson profane d'Ockeghem lui même comme cantus firmus. Elle se compose seulement d'un Kyrie et d'un Gloria et offre ainsi le seul exemplaire de Messe brève que l'on puisse trouver chez Ockeghem. De libres variations sur les divers motifs de la chanson s'unissent ici en un flot continu de toutes les voix, structure sonore quelque peu insolite pour notre compositeur et que la réalisation purement instrumentale met tout particulièrement en relief.

Henry Halbreich.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire